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16.08.2005
3 h 19
Je tente de me frayer un passage pour accéder à ma place, poussant du genou une paire de chaussettes habitée par deux pieds qui dépassent du siège sur lequel est vautré l'occupant, demandant (à la place de leur mère) aux enfants de bien vouloir mettre leur «chat» improvisé en veille et de s'asseoir deux minutes, le temps que le train redémarre et que tout le monde soit installé, évitant de justesse qu'un marmot n'essuie ses doigts englués de vache qui rit sur ma jupe, et cherchant du regard la place qui m'est attribuée, priant (très égoïstement, j'en conviens) pour qu'elle ne soit pas située à l'autre bout de ce passage infernal.
Les bonnes manières poussent un jeune homme à s'emparer de mon bagage pour le disposer à l'emplacement prévu à cet effet sans que j'aie eu besoin de le lui demander, le périmètre de jeu des mômes ne semble pas s'étendre jusqu'ici, chaque voyageur me paraît avoir eu la décence de garder ses chaussures aux pieds et aucune odeur de sandwich aux œufs durs ne semble flotter par ici. La place est idéale.
Ma réservation est tombée sur un espace prévu pour quatre personnes, et un seul des sièges est occupé. Je m'assieds face à l'homme. Il a déplié la tablette et y a déposé un cahier fermé ainsi qu'un crayon à papier. Ses bras sont croisés et il me regarde sans me voir. Il regarde en moi, fixement, sans laisser échapper le moindre son. Tout le temps du trajet, soit trois heures et dix-neuf minutes, nous nous regardons, sans prononcer le moindre mot, sans penser, même. Ce regard à soutenir était un gouffre, un trou sans résonance, je me suis rendue compte, plus tard, dans le métro que je n'avais aucun souvenir des cris, chants, pleurs et rires des enfants qui étaient pourtant en nombre dans le wagon, que je n'avais rien entendu, ni vu, ni pensé, ni... rien.
C'est lui qui a mis fin à cet échange. Il s'est levé, tandis que les passagers se précipitaient pour descendre du train arrivé à destination sans perdre une seule seconde, a enfilé la veste qui était sagement pliée à ses côtés, a descendu mon bagage et le sien, m'a dit au-revoir et est descendu à son tour. Je suis restée assise une ou deux minutes, un sourire suspendu aux lèvres, mes pensées se précipitant vers feu mon grand-père à qui ce vieil homme ressemblait tant.
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